Thursday, 05 March 2009 16:47

Entre 70 et 80 millions d'enfants au travail en Inde

Dès l'âge de 6 ans ces petits travailleurs sont visibles partout: ils sont chiffonniers, vendeurs de rue, domestiques, plongeurs dans des dhaba (petits restaurants de rue), tea boys, coolies, employés d'ateliers mécaniques ou encore ouvriers dans la sous-traitance textile, sur les chantiers ou collecteurs de déchets pour le recyclage.

Malgré la croissance économique fulgurante, la pauvreté reste massive en Inde: 840 millions d'indiens vivent avec moins de deux francs par jour, dont 365 millions avec moins d'un franc et malheureusement dans ces milieux pauvres, les enfants contribuent largement à la survie quotidienne. La plupart d'entre eux commencent dès l'âge de quatre ou cinq ans à aider à la maison, voire à travailler dans l'activité de leurs parents. Des millions de travailleurs journaliers vivent de travaux occasionnels dans les champs ou sur les chantiers, gagnant à peine 40 roupies par jour pour un homme (env. Fr. 1.-), et seulement la moitié pour les femmes. Ces revenus sont si bas que, si les enfants ne travaillaient pas avec eux, ils ne pourraient joindre les deux bouts. D'autres enfants sont employés dans des ateliers clandestins de broderie ou de fabrication de tapis, dans le secteur industriel ou la construction. Ces gamins travaillent plus de douze heures par jour, parfois sept jours par semaine, ils sont souvent maltraités et enfermés à clé. Une situation ordinaire dans un pays qui demeure le plus grand marché de main-d'oeuvre enfantine au monde: selon le CACL (Campaign Against Child Labour), l'Inde compte entre 70 et 80 millions d'enfants au travail, dont 10 millions en servitude.

De nombreux enfants sont les obligés de leur patron car il les tient pour dettes. On les appelle "bonded children", en d'autres termes "enfants-esclaves". Ces dettes sont contractées par leurs parents qui, pour diverses raisons, ne s'en sortent plus et doivent demander de l'aide à quelqu'un de plus riche qu'eux. A ce stade, de nombreux patrons sont prêts à leur donner la somme dont ils ont besoin en échange de leurs services, mais cette dette n'est au final jamais remboursable, car le salaire reçu est tellement ridicule que ça n'est tout simplement pas possible. La famille devient alors redevable à vie à ce patron et finit souvent par mettre à son service un de ses jeunes enfants, afin qu'il continue à rembourser. Il arrive aussi qu'une famille, par ignorance et nécessité, "vende" sa progéniture pour quelques dizaines de francs à un atelier, afin qu'il y travaille et rapporte quelques roupies supplémentaires à la maison. Ce phénomène, sous des apparences légèrement trompeuses, est tout simplement de l'esclavage. Ces petits travailleurs, traités comme du bétail, peuvent également changer de propriétaire, car la revente de main d'oeuvre est parfaitement courante et tolérée dans la société indienne.

Selon la SACCS (South Asian Coalition on Child Servitude), un enfant travailleur en Inde apporte en moyenne 10% à 20% du revenu familial... et les employeurs ne s'en plaignent pas. Un enfant peut travailler douze à quatorze heures pour 5 roupies (env. Fr. 0.13), là où un adulte touche 40 roupies (env. Fr. 1.-) pour huit heures de travail. De plus il est docile et plus facilement impressionnable qu'un adulte, prend moins de place et peut être renvoyé à la maison en cas de manque d'activité. En moyenne, un enfant est payé cinq fois moins qu'un adulte, voire dix fois moins dans l'industrie du tapis et les verreries. Ceux qui sont en servitude travaillent gratuitement, puisqu'ils paient les dettes de parents insolvables, voire de grands-parents, car ces dettes-là se transmettent de génération en génération.

C'est un vrai cercle vicieux. Un enfant qui travaille et ne va pas à l'école, sera pauvre toute sa vie et enverra à son tour ses enfants au travail, car il ne connaîtra pas d'autre solution pour survivre. Ainsi la pauvreté engendre la pauvreté. Ce cercle vicieux affecte également le marché du travail puisque cette main d'oeuvre bon marché occupe les places de travail qui seraient vitales pour des millions d'adultes au chômage qui ne peuvent nourrir leurs enfants!

Ces dernières années, l'emploi des enfants a connu quelque évolution. Il a certainement diminué dans les usines de verre, d'équipements de sport et dans l'industrie du tapis ; elles ont en effet été les cibles de plusieurs campagnes internationales, même si les tapis occupent encore 100 000 enfants en Inde et un million dans toute l'Asie du Sud. Mais, parallèlement, on constate une hausse du nombre d'enfants effectuant de la sous-traitance pour des petites PME industrielles (textile, broderie, décorations de Noël, objets en matière plastique...). Une sous-traitance qui se dissimule de plus en plus à domicile, où elle échappe aux lois du travail.

Par contre le secteur qui est en augmentation constante de nos jours est celui du travail domestique avec la croissance ultra rapide de la classe moyenne. En Inde, avoir un petit domestique est un signe flatteur d'ascension sociale; ainsi, dans la classe moyenne montante - celle qui envoie ses enfants dans de coûteuses écoles privées - les tâches ménagères sont souvent confiées à des gamins pauvres. Au point que l'on peut se demander si, désormais, la classe moyenne n'emploie pas plus d'enfants comme domestiques que tous les sites industriels du pays.

Il est difficile de lutter contre une culture socio-économique vieille de plusieurs siècles, qui juge normal d'employer des enfants. La SACCS et le HMS ont organisé des campagnes de sensibilisation dans plusieurs quartiers de Delhi, distribuant par exemple des autocollants garantissant des maisons "sans enfant domestique". Mais la société n'est pas prête pour entendre ces voix et la plupart des nouveaux consommateurs indiens restent indifférents au sort des enfants pauvres, et encore plus à l'idée de produits qui seraient garantis sans emploi d'enfants.

Les autorités indiennes, quant à elles, minimisent drastiquement le phénomène, mais elles se défendent d'être inactives. L'emploi d'enfants dans les industries dangereuses est proscrit depuis vingt ans, la présence de petits domestiques chez les fonctionnaires prohibée depuis 1999 et l'emploi des moins de 14 ans comme domestiques ou dans l'hôtellerie interdit depuis octobre 2006. La Cour suprême oblige même, depuis 1996, les employeurs pris sur le fait à financer l'éducation des enfants exploités. L'Inde participe aussi au programme international du BIT (Bureau International du Travail) d'élimination du travail des enfants; elle a débloqué des budgets de réinsertion d'un montant de 6 milliards de roupies, soit environ 140 millions de francs pour 2002-2007, selon le BIT.

Sur le terrain, il en va tout autrement. L'emploi d'enfants reste très facile et largement impuni. Les collecteurs de districts ferment tout simplement les yeux et ne connaissent souvent pas les droits de ces enfants à être libérés et éduqués aux frais du patron ou de l'Etat. En Inde, l'application des lois reste très faible. Les contrôles à l'échelle du pays sont impossibles, car les inspecteurs du travail n'ont souvent même pas de voiture pour aller contrôler les usines. Par ailleurs, la faiblesse des amendes, 100 ou 200 roupies (Fr. 2.40 à Fr. 4.80), est plutôt un encouragement à violer les lois du travail. Quant aux employeurs, ils ne sont pas poursuivis parce qu'ils sont puissants et que le système judiciaire fonctionne mal: les plaintes mettent jusqu'à deux ans à arriver devant la justice.

Par conséquent des millions d'enfants sont privés de leur droit à la santé et à l'éducation, ils sont privés de leur enfance. Souvent séparés de leur famille, vivant une vie misérable de petits adultes, ces gamins sont condamnés à un présent cruel et un avenir pire encore. Mais une grande politique de lutte contre la pauvreté et de relance de l'école publique fait encore défaut en Inde. On a tendance à penser que la pauvreté est la cause du travail des enfants, ce qui se justifie très bien, mais il faudrait peut-être se poser la question inverse: ne serait-ce pas plutôt le travail des enfants qui est la cause de la pauvreté?


Article tiré du bulletin de Calcutta Espoir 2009/1

La zone rouge de Calcutta est largement contrôlée par la mafia locale et la police du quartier est extrêmement corrompue. La présence de mineures dans ces zones est niée ouvertement malgré l'évidence. Environ un tiers de ces jeunes prostituées sont atteintes du Sida, car elles ne savent rien de cette maladie, ni de la façon de s'en protéger. Et même si elles savaient, elles n'auraient pas la possibilité de refuser des rapports non protégés.

Il y a heureusement quelques ONG et autres organisations indiennes qui se battent courageusement pour libérer ces fillettes ou adolescentes et font parfois des descentes de force et leur offrent ensuite refuge et soutien. Certaines d'entre elles finissent ainsi par rentrer chez elles, d’autres décident au contraire de rester sur place et d’aider d’autres filles comme elles à sortir de l’enfer.
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