Samedi, 29 Novembre 2008 06:56

Une clochette de rickshaw wallah.

Les rickshaws mythiques de Calcutta

Calcutta est la dernière ville où l'on trouve encore des pousse-pousse tractés par des hommes à pied comme vrai moyen de transport pour la population. Mais le gouvernement souhaite les rayer de la carte depuis longtemps et leur nombre diminue à vue d'oeil.

Il y a quelques années encore on les croisait à tous les coins de rue, ces hommes généralement maigres qui, pieds nus, tirent leurs carrioles souvent surchargées avec une énergie incroyable. Ils parcourent en marchant, parfois en courant, entre 20 et 30 kilomètres par jour depuis 6 h du matin jusqu'à la tombée de la nuit, indifférents au temps qu'il fait. La plupart d'entre eux ne sont plus tout jeunes et font ce métier depuis de nombreuses années. Le tintement de leurs clochettes est un bruit familier dans les rues de Calcutta et c'est vraiment impressionnant de les voir se faufiler parmi les taxis impatients. Ils slaloment entre les vaches tranquilles affalées au milieu de la chaussée et les bus branlants aux gaz d'échappement épais et noir, dans la pire pagaille d'un trafic hyperchaotique.

Les premiers rickshaws sont apparus en Inde vers 1880, d'abord à Shimla dans l'Himalaya, puis, 20 ans plus tard, à Calcutta. A l'origine, ils étaient utilisés par les immigrants chinois pour le transport de marchandises, puis dès 1914 pour le transport de passagers. Très vite cette activité s'est répandue et le nombre de rickshaw n'a cessé d'augmenter jusque dans les années 80. Tirer un rickshaw est la plupart du temps le travail des migrants arrivant dans une grande ville dans l'espoir d'une vie meilleure.

Les pousse-pousse de Calcutta n'ont évolué que très lentement vers le cyclo-rickshaw. Partout ailleurs, dans les autres villes indiennes et asiatiques, ils ont été remplacés. Mais ici le travail humain est si bon marché que seule une décision politique peut les enterrer. Leur conception est restée quasiment inchangée depuis un siècle! Leur forme allongée, la banquette haut perchée et les deux longues barres en bois qu'empoigne le conducteur pour le tracter. Ses grandes roues sont en bois et leur respectable diamètre atteint 90 cm. Une jante en acier maintient le pneu, fabriqué à partir de morceaux de caoutchouc découpés dans des pneus usagés de camions.

La plupart des rickshaw wallahs louent leur carriole pour une poignée de roupies par jour à un propriétaire qui en possède souvent plusieurs dizaines, voire une centaine. Le parc de rickshaws appelé "Dera" sert en général autant de garage, d'atelier de réparation et de dortoir, où les conducteurs peuvent loger pour un loyer d'environ 100 roupies par mois en plus de la location du rickshaw. Comme partout en Inde la paperasserie est omniprésente, lorsque l'on a une petite société il faut gérer un certain nombre de documents officiels, tels que des certificats, licences, cartes d'immatriculation. Il faut s'acquitter de taxes, dont un droit d'enregistrement annuel d'un montant de 10 roupies et un permis spécial de 15 roupies par mois (change= 1 chfr pour 42 roupies).

Environ 80% des tireurs de rickshaw de Calcutta sont des réfugiés économiques originaires du Bihar, considéré comme un des états les plus pauvres de l'Inde. Ne trouvant aucun travail chez eux, ils viennent à la ville en espérant pouvoir envoyer un peu d'argent à leurs familles restées au village. N'étant pas trop loin, ils peuvent au moins rentrer chez eux une ou deux fois par an. C'est un travail harassant et humiliant, dur pour les poumons et les jambes, la ville étant polluée à l'extrême et le trafic dense et chaotique. Chaque jour ils s'épuisent en se frayant un chemin tant bien que mal dans cette circulation effrayante où l'unique règle est celle du plus fort. Ils luttent parmi les camions, les bus et les voitures qui ont toujours raison face aux rickshaws. Mais ces hommes ont des familles à nourrir et ne savent souvent rien faire d'autre, alors ils acceptent leur vie et espère que personne ne leur enlève leur gagne-pain.

A l'aube du XXIe siècle, ce métier n'a survécu qu'à Calcutta, où l'union des rickshaw wallahs résiste à son interdiction. Le syndicat se bat contre le gouvernement pour maintenir les emplois, obtenir une reconversion professionnelle ou alors des pensions pour leurs membres. Déjà depuis 1972 plusieurs routes principales ont été fermées d'accès aux rickshaws et en 1982 environ 12'000 véhicules ont été saisis et détruits. En 1992, on estimait encore à 30'000 le nombre de rickshaws toujours actifs dans la ville, dont plus de 10'000 de manière illégale, sans licence (car aucune licence n'a été délivrée depuis 1945). Une rencontre infortunée avec un policier qui menace de confisquer le rickshaw et ainsi de le priver de son travail, peut valoir à un rickshaw-wallah toute une journée de salaire ou même plus en pot-de-vin pour se sortir de situation, considérant de surcroît qu’il envoie déjà la moitié de son salaire à sa famille et en donne le quart au propriétaire de son outil de travail !

Les unions de rickshaw wallahs ne sont pas les seuls à faire la résistance. Un grand nombre des habitants de la ville eux-mêmes n'aimeraient pas voir disparaître un moyen de transport si accessible, même pour les pauvres qui peuvent ainsi s'offrir des trajets de courte distance pour 10 ou 20 rupees seulement. Leurs habilitations sont très diverses. Certains rickshaws travaillent comme service d'ambulance 24 heures sur 24 ou comme coolies pour faire du shopping ou encore pour transporter de la marchandise pour de petits business. De nombreuses familles de la middle class font des contrats avec des rickshaw wallahs, afin qu’ils amènent leurs enfants à l'école tous les jours. Le soir, les jeunes couples sortant du cinéma ne manquent pas l'occasion de s'asseoir côte à côte sur la banquette, avant que le garçon ne dépose la jeune fille chez elle.

Certains habitants pourtant n'aiment pas l'idée d'être tiré par un être humain, mais lorsqu'on leur pose la question s'il fallait les bannir, ils disent ne pas vouloir enlever à ces pauvres hommes le pain de leur bouche. De plus, en temps de mousson, lorsque la ville disparaît sous un mètre d'eau, tout le monde, même le gouverneur en personne, aime prendre un rickshaw car c'est le seul moyen de transport où l'on est toujours au-dessus du niveau de l'eau. Là où les taxis ne peuvent plus circuler, là où la fiabilité du métro est aléatoire, les rickshaws se fraient un passage, une bâche couvrant leur passager, le conducteur, lui, affrontant la pluie battante.

En août 2005, sur pression de l'opinion mondiale qui juge cette pratique intolérable et en contradiction avec les droits de l'homme, le gouvernement communiste du Ouest Bengale a annoncé le projet de bannir complètement les rickshaws de la ville, ce qui a provoqué un grand soulèvement et des grèves de la part des rickshaw wallahs. En 2006 le Ministre en Chef du Ouest Bengale, Buddhadeb Bhattacharya, annonce officiellement que les rickshaws seront définitivement bannis et les tireurs tous réhabilités... mais à ce jour le syndicat n'a toujours pas reçu de réponse quant à la réhabilitation des rickshaw wallahs. Personne n'y croit vraiment. Il y a un taux de chômage tellement élevé à Calcutta : que pourraient bien faire ces milliers de tireurs de rickshaw qui n'ont pour la plupart jamais rien fait d'autre, sont souvent analphabètes et presque tous âgés de plus de 40 ans? Depuis les années 70 de nombreux gouverneurs ont annoncé le bannissement, mais lorsqu'il s'agissait de la mise en pratique ils se butaient à une population qui ne veut pas de changement et se retrouvaient incapables de tenir leur promesses.

Pourtant, aujourd'hui, les rickshaws diminuent significativement. Avec des mesures plus ou moins fermes de confiscation et d'interdiction de secteurs, le gouvernement de Bhattacherjee a réussi à inverser le phénomène. Combien de temps encore verra-t-on ces véhicules tirés par des hommes dans les rues de la cité de la joie? Mais qu'advient-il des rickshaw wallahs? Vont-ils simplement gonfler les rangs des millions de chômeurs que compte déjà la ville?

Article tiré du bulletin de Calcutta Espoir 2008/20009
  MOOFL180208